vendredi 26 avril 2013

W comme Wagon #challengeAZ


train roulait à toute vitesse, traversait des plaines, des bois, passait sous des ponts et sur des ponts, secouait de sa trépidation frémissante le chapelet de voyageurs enfermés dans les wagons.
    Gontran de Vaulacelles, maintenant, interrogeait l'abbé Lecuir sur Royat, sur les amusements du pays. Y avait-il une rivière ? Pouvait-on pêcher ? Aurait-il un cheval, comme l'autre année ? etc.
    La jeune femme, tout à coup, jeta une sorte de cri, un "ah !" de souffrance vite réprimé.
    Le prêtre, inquiet, lui demanda :
    - Vous sentez-vous indisposée, madame ?
    Elle répondit :
    - Non, non, monsieur l'abbé, ce n'est rien, une légère douleur, ce n'est rien. Je suis un peu malade depuis quelque temps, et le mouvement du train me fatigue. Sa figure était devenue livide, en effet.
    Il insista :
    - Si je puis quelque chose pour vous, madame ?...
    - Oh ! non, rien du tout, - monsieur l'abbé. Je vous remercie.
    Le prêtre reprit sa causerie avec ses élèves les préparant à son enseignement et à sa direction.
    Les heures passaient. Le convoi s'arrêtait de temps en temps, puis repartait. La jeune femme, maintenant, paraissait dormir et elle ne bougeait plus, enfoncée dans son coin. Bien que le jour fût plus qu'à moitié écoulé, elle n'avait encore rien mangé. L'abbé pensait : "Cette personne doit être bien souffrante".
    Il ne restait plus que deux heures de route pour atteindre Clermont-Ferrand, quand la voyageuse se mit brusquement à gémir. Elle s'était laissée presque tomber de sa banquette et, appuyée sur les mains, les yeux hagards, les traits crispés, elle répétait : "Oh ! mon Dieu ! oh ! mon Dieu !"
    L'abbé s'élança :
    - Madame... madame... madame, qu'avez-vous ?
    Elle balbutia :
    - Je... je... crois que... que... que je vais accoucher. Et elle commença aussitôt à crier d'une effroyable façon. Elle poussait une longue clameur affolée qui semblait déchirer sa gorge au passage, une clameur aiguë, affreuse, dont l'intonation sinistre disait l'angoisse de son âme et la torture de son corps.
    Le pauvre prêtre éperdu, debout devant elle, ne savait que faire, que dire, que tenter, et il murmurait : "Mon Dieu, si je savais... Mon Dieu, si je savais !" Il était rouge jusqu'au blanc des yeux ; et ses trois élèves regardaient avec stupeur cette femme étendue qui criait.
    Tout à coup, elle se tordit, élevant ses bras sur sa tête, et son flanc eut une secousse étrange, une convulsion qui la parcourut.
    L'abbé pensa qu'elle allait mourir, mourir devant lui, privée de secours et de soins par sa faute. Alors il dit d'une voix résolue :
    - Je vais vous aider, madame. Je ne sais pas... mais je vous aiderai comme je pourrai. Je dois mon assistance à toute créature qui souffre.
    Puis, s'étant retourné vers les trois gamins, il cria :
    - Vous, vous allez passer vos têtes à la portière ; et si l'un de vous se retourne il me copiera mille vers de Virgile.
    Il abaissa lui-même les trois glaces, y plaça les trois têtes, ramena contre le cou les rideaux bleus, et il répéta :
    - Si vous faites seulement un mouvement, vous serez privés d'excursions pendant toutes les vacances. Et n'oubliez point que je ne pardonne jamais, moi.
    Et il revint vers le jeune femme, en relevant les manches de sa soutane.
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    Elle gémissait toujours, et, par moments, hurlait. L'abbé, la face cramoisie, l'assistait, l'exhortait, la réconfortait, et, sans cesse, il levait les yeux vers les trois gamins qui coulaient de regards furtifs, vite détournés, vers la mystérieuse besogne accomplie par leur nouveau précepteur.
    - M. de Vaulacelles, vous me copierez vingt fois le verbe "désobéir" ! - criait-il.
    - M. de Bridoie, vous serez privé de dessert pendant un mois.
    Soudain la jeune femme cessa sa plainte persistante, et presque aussitôt un cri bizarre et léger qui ressemblait à un aboiement et à un miaulement fit retourner, d'un seul élan, les trois collégiens persuadés qu'ils venaient d'entendre un chien nouveau-né.
    L'abbé tenait dans ses mains un petit enfant tout nu. Il le regardait avec des yeux effarés ; il semblait content et désolé, prêt à rire et prêt à pleurer ; on l'aurait cru fou, tant sa figure exprimait de choses par le jeu rapide des yeux, des lèvres et des joues.
    Il déclara, comme s'il eût annoncé à ses élèves une grande nouvelle :
    - C'est un garçon.
    Puis aussitôt il reprit :
    - M. de Sarcagnes, passez-moi la bouteille d'eau qui est dans le filet. - Bien. - Débouchez-la. - Très bien. - Versez-m'en quelques gouttes dans la main, seulement quelques gouttes. - Parfait.
    Et il répandit cette eau sur le front nu du petit être qu'il portait, en prononçant :
    "Je te baptise, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il."
    Le train entrait en gare de Clermont. La figure de Mme de Bridoie apparut à la portière. Alors l'abbé, perdant la tête, lui présenta la frêle bête humaine qu'il venait de cueillir, en murmurant :
    - C'est madame qui vient d'avoir un petit accident en route.
    Il avait l'air d'avoir ramassé cet enfant dans un égout ; et, les cheveux mouillés de sueur, le rabat sur l'épaule, la robe maculée, il répétait :
    - Ils n'ont rien vu - rien du tout, - j'en réponds. - Ils regardaient tous trois par la portière. - J'en réponds, - ils n'ont rien vu."
    Et il descendit du compartiment avec quatre garçons au lieu de trois qu'il était allé chercher, tandis que Mme de Bridoie, de Vaulacelles et de Sarcagnes, livides, échangeaient des regards éperdus, sans trouver un seul mot à dire.

       Le soir, les trois familles dînaient ensemble pour fêter l'arrivée des collégiens. Mais on ne parlait guère ; les pères, les mères et les enfants eux-mêmes semblaient préoccupés.
    Tout à coup, le plus jeune, Roland de Bridoie, demanda :
    - Dis, maman, où l'abbé l'a-t-il trouvé ce petit garçon ?
    La mère ne répondit pas directement.
    - Allons, dîne, et laisse-nous tranquilles avec tes questions.
    Il se tut quelques minutes, puis reprit :
    - Il n'y avait personne que cette dame qui avait mal au ventre. C'est donc que l'abbé est prestidigitateur, comme Robert Houdin qui fait venir un bocal de poissons sous un tapis.
    - Tais-toi, voyons. C'est le bon Dieu qui l'a envoyé.
    - Mais où l'avait-il mis le bon Dieu ? Je n'ai rien vu, moi. Est-il entré par la portière, dis ?
       Mme de Bridoie, impatientée, répliqua :
    - Voyons, c'est fini, tais-toi. Il est venu sous un chou comme tous les petits enfants. Tu le sais bien.
    - Mais il n'y avait pas de chou dans le wagon ?
    Alors Gontran de Vaulacelles, qui écoutait avec un air sournois, sourit et dit :
    - Si, il y avait un chou. Mais il n'y a que Monsieur l'abbé qui l'a vu.

Maupassant (1885)


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