jeudi 11 avril 2013

J comme Jeanne #challengeAZ Maupassant.



Un mardi soir, comme ils étaient assis sous le platane, autour d’une table de bois qui portait deux petits verres et un carafon d’eau-de-vie, Jeanne soudain poussa une sorte de cri, et, devenant très pâle, porta les deux mains à son flanc. Une douleur rapide, aiguë, l’avait brusquement parcourue, puis s’était éteinte aussitôt. Mais, au bout de dix minutes, une autre douleur la traversa qui fut plus longue, bien que moins vive. Elle eut grand-peine à rentrer, presque portée par son père et son mari. Le court trajet du platane à sa chambre lui parut interminable  et elle geignait involontairement, demandant à s’asseoir, à s’arrêter, accablée par une sensation intolérable de pesanteur dans le ventre. Elle n’était pas à terme, l’enfantement n’étant prévu que pour septembre  mais, comme on craignait un accident, une carriole fut attelée, et le père Simon partit au galop pour chercher le médecin. Il arriva vers minuit et, du premier coup d’œil, reconnut les symptômes d’un accouchement prématuré. Dans le lit les souffrances s’étaient un peu apaisées, mais une angoisse affreuse étreignait Jeanne, une défaillance désespérée de tout son être, quelque chose comme le pressentiment, le toucher mystérieux de la mort. Il est de ces moments où elle nous effleure de si près que son souffle nous glace le cœur. La chambre était pleine de monde. Petite mère suffoquait, affaissée dans un fauteuil. Le baron, dont les mains tremblaient, courait de tous côtés, apportait des objets, consultait le médecin, perdait la tête. Julien marchait de long en large, la mine affairée, mais l’esprit calme  et la veuve Dentu se tenait debout aux pieds du lit avec un visage de circonstance, un visage de femme d’expérience que rien n’étonne. Garde-malade, sage-femme et veilleuse des morts, recevant ceux qui viennent, recueillant leur premier cri, lavant de la première eau leur chair nouvelle, la roulant dans le premier linge, puis écoutant avec la même quiétude la dernière parole, le dernier râle, le dernier frisson de ceux qui partent, faisant aussi leur dernière toilette, épongeant avec du vinaigre leur corps usé, l’enveloppant du dernier drap, elle s’était fait une indifférence inébranlable à tous les accidents de la naissance ou de la mort. La cuisinière, Ludivine, et tante Lison restaient discrètement cachées contre la porte du vestibule. Et la malade, de temps en temps, poussait une faible plainte. Pendant deux heures, on put croire que l’événement se ferait longtemps attendre  mais vers le point du jour, les douleurs reprirent tout à coup, avec violence, et devinrent bientôt épouvantables. Et Jeanne, dont les cris involontaires jaillissaient entre ses dents serrées, pensait sans cesse à Rosalie qui n’avait point souffert, qui n’avait presque pas gémi, dont l’enfant, l’enfant bâtard, était sorti sans peine et sans tortures. Dans son âme misérable et troublée, elle faisait entre elles une comparaison incessante  et elle maudissait Dieu, qu’elle avait cru juste autrefois  elle s’indignait des préférences coupables du destin, et des criminels mensonges de ceux qui prêchent la droiture et le bien. Parfois, la crise devenait tellement violente que toute idée s’éteignait en elle. Elle n’avait plus de force, de vie, de connaissance que pour souffrir. Dans les minutes d’apaisement, elle ne pouvait détacher son œil de Julien  et une autre douleur, une douleur de l’âme l’étreignait en se rappelant ce jour où sa bonne était tombée aux pieds de ce même lit avec son enfant entre les jambes, le frère du petit être qui lui déchirait si cruellement les entrailles. Elle retrouvait avec une mémoire sans ombres les gestes, les regards, les paroles de son mari, devant cette fille étendue  et maintenant elle lisait en lui, comme si ses pensées eussent été écrites dans ses mouvements, elle lisait le même ennui, la même indifférence que pour l’autre, le même insouci d’homme égoïste, que la paternité irrite. Mais une convulsion effroyable la saisit, un spasme si cruel qu’elle se dit : « Je vais mourir, je meurs ! » Alors une révolte furieuse, un besoin de maudire emplit son âme, et une haine exaspérée contre cet homme qui l’avait perdue, et contre l’enfant inconnu qui la tuait. Elle se tendit dans un effort suprême pour rejeter d’elle ce fardeau. Il lui sembla soudain que tout son ventre se vidait brusquement  et sa souffrance s’apaisa. La garde et le médecin étaient penchés sur elle, la maniaient. Ils enlevèrent quelque chose  et bientôt ce bruit étouffé qu’elle avait entendu déjà la fit tressaillir  puis ce petit cri douloureux, ce miaulement frêle d’enfant nouveau-né lui entra dans l’âme, dans le cœur, dans tout son pauvre corps épuisé  et elle voulut, d’un geste inconscient, tendre les bras. Ce fut en elle une traversée de joie, un élan vers un bonheur nouveau, qui venait d’éclore. Elle se trouvait, en une seconde, délivrée, apaisée, heureuse, heureuse comme elle ne l’avait jamais été. Son cœur et sa chair se ranimaient, elle se sentait mère ! Elle voulut connaître son enfant ! Il n’avait pas de cheveux, pas d’ongles, étant venu trop tôt, mais lorsqu’elle vit remuer cette larve, qu’elle la vit ouvrir la bouche, pousser des vagissements, qu’elle toucha cet avorton, fripé, grimaçant, vivant, elle fut inondée d’une joie irrésistible, elle comprit qu’elle était sauvée, garantie contre tout désespoir, qu’elle tenait là de quoi aimer à ne savoir plus faire autre chose. Dès lors elle n’eut plus qu’une pensée : son enfant. Elle devint subitement une mère fanatique, d’autant plus exaltée qu’elle avait été plus déçue dans son amour, plus trompée dans ses espérances. Il lui fallait toujours le berceau près de son lit, puis, quand elle put se lever, elle resta des journées entières assise contre la fenêtre, auprès de la couche légère qu’elle balançait. Elle fut jalouse de la nourrice, et quand le petit être assoiffé tendait les bras vers le gros sein aux veines bleuâtres, et prenait entre ses lèvres goulues le bouton de chair brune et plissée, elle regardait, pâlie, tremblante, la forte et calme paysanne, avec un désir de lui arracher son fils, et de frapper, de déchirer de l’ongle cette poitrine qu’il buvait avidement.






Jeanne en sait désormais un peu plus sur son mari...

Il n'est pas encore de mise pour les jeunes mères de bonne famille d'allaiter leurs enfants, les nourrices sont là pour ça. La frustration terrible ressentie par Jeanne, augure ici de la bataille prochaine pour gagner ce droit. Certaines femmes vont combattre, non seulement pour convaincre les mères, mais pour convaincre les maris de laisser leurs compagnes materner....

Grâce à vos commentaires on aura peut-être ...Un p'tit plus pour le tout !

2 commentaires:

  1. bon sang, quel texte !!! superbe !!!

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  2. Ah oui quel talent d'écriture ! J'ajoute de ce pas le nom de l'auteur !

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