mercredi 3 avril 2013

C comme Catherine



Catherine est seule à s'occuper de la laiterie, ce qui n'est pas de tout repos. Elle est aidée par sa famille jusqu'à la fin de l'été. Catherine revient vivre chez son père en attendant la venue de son bébé.

"C'est au mois d'avril 1915 qu'elle a eu les premières douleurs. Depuis le départ de son Joseph elle n'était plus que l'ombre d'elle-même. Elle parlait peu, travaillait comme un automate, elle se traînait comme une âme en peine, sans désir, ni volonté. Catherine était vidée de sa substance. Ce jour-là, quand elle se sentit sur le point d'accoucher, elle s'alita, elle se glissa sous les couvertures et s'enferma dans une sorte de délire tout au long duquel elle répétait le nom de son mari "Joseph, Joseph, Joseph".
Elle n'était au courant de rien. Tout comme moi, tout comme la plupart des filles, Catherine n'avait aucune expérience des questions sexuelles. On ne nous en disait jamais rien ici, il y avait quelques mères qui instruisaient leur fille, mais c'était rare... En plus, ma soeur, par l'éducation qu'elle avait reçue, avec son tempérament extrêmement farouche, ne pouvait concevoir de dévoiler sa nudité à quiconque. Ni ma tante Colombe, qui pourtant était une femme d'expérience, ni la sage femme, venue de Briançon, ne purent la décider à soulever ses couvertures. Catherine se tordait de douleur, elle serrait les lèvres, elle se mordait la langue, mais chaque fois qu'une des deux femmes s'approchait de son lit, elle retenait les couvertures contre elle et disait : "non, non, non, je ne veux pas, laissez-moi!", et l'incroyable, l'inconcevable est arivé. Pendant 48 heures ces deux bonnes femmes ont été incapables de s'apercevoir que Catherine faisait ses eaux. Quand elles s'en sont aperçu, c'était trop tard, mais le gosse n'était pas sorti. On a appelé le médecin et lui aussi a dit que c'était trop tard et qu'il ne restait qu'à la transporter d'urgence à l'hôpital.
Pendant ces deux jours, mon père et moi, nous nous étions rongés les sangs. L'entendre crier et supplier comme elle le faisait était insupportable. Mon père ne savait où se mettre, il était malheureux comme les pierres, lui non plus n'avait aucune expérience de ces choses-là. Quant à moi, je n'avais pas voix au chapitre, j'avais juste le droit de préparer les tisanes et de me taire. Et pourtant! c'était tellement évident qu'il fallait faire quelque chose mais la sage femme et la tante Colombe ne supportaient pas qu'on empiète sur leur territoire.
A l'hôpital aussi c'était la guerre. Tous les médecins étaient partis aux armées. Quelle dérision! Il ne restait que des médecins militaires et il n'y avait ni spécialistes ni gynécologues, rien. Ils lui ont fait une césarienne et ils ont sorti le gosse mais il était déjà mort. Après l'opération, tout a été de mal en pis, l'infection s'est déclarée et Catherine a fait une fièvre puerpérale. Que s'est-il passé exactement? On ne l'a jamais su. Est-ce que c'était trop tard pour la soigner? est-ce qu'ils n'ont pas su? Ou bien est-ce qu'ils n'avaient pas ce qu'il fallait? Elle a déliré pendant treize jours sur son lit d'hôpital et puis elle est morte à son tour. Elle avait vingt-deux ans".







Annick m'a offert cet accouchement :

Emilie Carles dans son livre "Une soupe aux herbes sauvages" a un chapitre intitulé "Mourir pour la patrie" (guerre 14/18). Elle débute en parlant de Joseph, fromager, le mari de sa soeur Catherine qui vient de recevoir sa feuille de mobilisation. C'était un couple qui avait fait un mariage d'amour ce qui était plutôt rare à cette époque. Pendant son absence, Catherine accouche, la fin est tragique et ce malgré la présence de la sage femme et d'une tante qui avait de l'expérience.





Un grand merci à toi Annick, pour ton enthousiasme, j't'adore ;-). J'ai illustré ce texte, avec les visages de femmes trouvés au hasard des photos de mariage familiaux de cette époque à peu près, en me disant que parmi toutes celles-ci anonymes, il allait s'en trouver qui partageraient le destin de Catherine. Dans l'arbre de la Godardière, c'est Louise Coudreau qui mourra en mettant au monde son fils Joseph Pierre, qui lui survivra.

Grâce à vos commentaires on aura peut-être ...Un p'tit plus pour le tout !



2 commentaires:

  1. C'est un texte qui m'avait touchée car la mère de ma mère, ma grand'mère donc, est décédée trois jours après avoir donné naissance à son troisième enfant, Eugène, mon parrain. La suite ne fût pas gaie pour les deux aînés placés à l'orphelinat et le bébé chez une nourrice.
    bises

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Les femmes enfantaient avec à l'esprit ce risque vital... Oublié aujourd'hui, un peu trop d'ailleurs, car ça arrive encore et je suis stupéfaite que l'on puisse parler aujourd'hui de GPA sans évoquer une seule fois le risque vital qu'est l'acte de donner la vie... Par contre pour flinguer la pilule, tout le monde est là...

      Supprimer