lundi 1 avril 2013

A comme Adèle - Zola.


Adèle est domestique....
 Et Adèle est enceinte d'un des bourgeois de l'immeuble cossu,  théatre de Pot-Bouille... Adèle ne veut pas croire à sa grossesse, puis elle la cache, minutieusement.... Ce soir là Adèle accouche...seule. 
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Ce soir-là, Adèle monta se coucher vers onze heures. La
pensée de la soirée du lendemain la terrifiait : encore trimer,
encore être bousculée par Julie ! et elle ne pouvait plus aller,
elle avait tout le bas en compote. Cependant, les couches, pour
elle, restaient lointaines et confuses ; elle aimait mieux ne pas y
réfléchir, elle préférait garder ça longtemps encore, avec l’espoir
que ça finirait par s’arranger. Aussi n’avait-elle fait aucun
préparatif, ignorante des symptômes, incapable de se rappeler
ni de calculer une date, sans idée, sans projet. Elle n’était bien
que dans son lit, allongée sur les reins. Comme la gelée prenait
depuis la veille, elle garda ses bas pour se coucher, souffla sa
bougie, attendit d’avoir chaud. Enfin, elle s’endormait, lorsque
de légères douleurs lui firent rouvrir les yeux. C’étaient, à fleur
de peau, des pincements ; elle  crut d’abord qu’une mouche lui
piquait le ventre, autour du nombril ; puis, ces piqûres
cessèrent, elle ne s’en inquiéta pas, accoutumée aux choses
étranges et inexplicables qui se passaient en elle. Mais,
brusquement, au bout d’une demi-heure à peine d’un mauvais
sommeil, une tranchée sourde l’éveilla de nouveau. Cette fois,
elle se mit en colère. Est-ce qu’elle allait avoir des coliques,
maintenant ? Elle serait fraîche, le lendemain, s’il lui fallait
courir à son pot toute la nuit ! Cette idée d’un embarras
d’entrailles l’avait préoccupée dans la soirée ; elle sentait une
pesanteur, elle attendait une débâcle. Pourtant, elle voulutrésister,
 se frotta le ventre, crut avoir calmé la douleur. Un quart
d’heure s’écoula, et la douleur revint, plus violente.
– Cré nom d’un chien ! dit-elle à demi-voix, en se décidant
cette fois à se lever.

Dans l’obscurité, elle tira son pot, s’accroupit, s’épuisa en
efforts inutiles. La chambre était glacée, elle grelottait. Au bout
de dix minutes, comme les coliques se calmaient, elle se
recoucha. Mais, dix minutes plus tard, les coliques
recommençaient. Elle se releva, essaya encore inutilement, et
rentra toute froide dans son lit, où elle goûta un autre moment
de repos. Puis, ça la tordit avec une telle force, qu’elle étouffa
une première plainte. Était-ce bête à la fin ! avait-elle envie, ou
n’avait-elle pas envie ? Maintenant, les douleurs persistaient,
presque continues, avec des secousses plus rudes, comme si une
main brutale, dans le ventre, la serrait quelque part. Et elle
comprit, elle eut un grand frisson, en bégayant sous la
couverture :
– Mon Dieu ! mon Dieu ! c’est donc ça !
Une angoisse l’envahissait, un besoin de marcher, de
promener son mal. Elle ne put rester au lit davantage, ralluma
la bougie, se mit à tourner autour de sa chambre. Sa langue se
desséchait, une soif ardente la tourmentait, tandis que des
plaques rouges lui brûlaient les joues. Quand une contraction la
pliait brusquement, elle s’appuyait contre le mur, saisissait le
bois d’un meuble. Et les heures passaient dans ce piétinement
cruel, sans qu’elle osât même se chausser, de peur de faire du
bruit, garantie seulement du froid par un vieux châle jeté sur ses
épaules. Deux heures sonnèrent, puis trois heures.
– Il n’y a pas de bon Dieu ! se disait-elle tout bas, avec un
besoin de se parler et de s’entendre. C’est trop long, ça ne finira
jamais.
Pourtant, le travail de préparation s’avançait, la pesanteur
descendait dans ses fesses et dans ses cuisses. Même lorsque
son ventre la laissait un peu respirer, elle souffrait là, sans arrêt,
d’une souffrance fixe et têtue. Et, pour se soulager, elle s’était
empoigné les fesses à pleines mains, elle se les soutenait,
pendant qu’elle continuait à marcher en se dandinant, les
jambes nues, couvertes jusqu’aux genoux de ses gros bas. Non,
il n’y avait pas de bon Dieu ! Sa dévotion se révoltait, sa
résignation de bête de somme qui lui avait fait accepter sa
grossesse comme une corvée de plus, finissait par lui échapper.
Ce n’était donc pas assez de ne jamais manger à sa faim, d’être
le souillon sale et gauche, sur lequel la maison entière tapait : il
fallait que les maîtres lui fissent un enfant ! Ah ! les salauds !
Elle n’aurait pu dire seulement si c’était du jeune ou du vieux,
car le vieux l’avait encore assommée, après le mardi gras. L’un
et l’autre, d’ailleurs, s’en fichaient pas mal, maintenant qu’ils
avaient eu le plaisir et qu’elle avait la peine ! Elle devrait aller
accoucher sur leur paillasson, pour voir leur tête. Mais sa
terreur la reprenait : on la jetterait en prison, il valait mieux
tout avaler. La voix étranglée, elle répétait, entre deux crises :
– Salauds !… S’il est permis de vous coller une pareille
affaire !… Mon Dieu ! je vais mourir !
Et, de ses deux mains crispées, elle se serrait les fesses
davantage, ses pauvres fesses pitoyables, retenant ses cris, se
dandinant toujours dans sa laideur douloureuse. Autour d’elle,
on ne remuait pas, on ronflait ; elle entendait le bourdon sonore
de Julie, tandis que, chez Lisa, il y avait un sifflement, une
musique pointue de fifre.
Quatre heures venaient de sonner, lorsque, tout d’un coup,
elle crut que son ventre crevait. Au milieu d’une douleur, il y eut
une rupture, des eaux ruisselèrent, ses bas furent trempés. Elle
resta un moment immobile, terrifiée et stupéfaite, avec l’idée
qu’elle se vidait par là. Peut-être bien qu’elle n’avait jamais été
enceinte ; et, dans la crainte d’une autre maladie, elle se
regardait, elle voulait voir si tout le sang de son corps ne fuyait
point. Mais elle éprouvait un soulagement, elle s’assit quelques
minutes sur une malle. La chambre salie l’inquiétait, la bougie
allait s’éteindre. Puis, comme elle ne pouvait plus marcher et
qu’elle sentait la fin venir, elle eut encore la force d’étaler sur le
lit une vieille toile cirée ronde, que Mme
Josserand lui avait
donnée, pour mettre devant sa table de toilette. Et elle était à
peine recouchée, que le travail d’expulsion commença.
Alors, pendant près d’une heure et demie, se déclarèrent
des douleurs dont la violence augmentait sans cesse. Les
contractions intérieures avaient cessé, c’était elle maintenant
qui poussait de tous les muscles de son ventre et de ses reins,
dans un besoin de se délivrer du poids intolérable qui pesait sur
sa chair. Deux fois encore, des envies illusoires la firent se lever,
cherchant le pot d’une main égarée, tâtonnante de fièvre ; et, la
seconde fois, elle faillit rester par terre. À chaque nouvel effort,
un tremblement la secouait, sa face devenait brûlante, son cou
se baignait de sueur, tandis qu’elle mordait les draps, pour
étouffer sa plainte, le han ! terrible et involontaire du bûcheron
qui fend un chêne. Quand l’effort était donné, elle balbutiait,
comme si elle eût parlé à quelqu’un :
– C’est pas possible… il sortira pas… il est trop gros.
La gorge renversée, les jambes élargies, elle se cramponnait
des deux mains au lit de fer, qu’elle ébranlait de ses secousses.
C’étaient heureusement des couches superbes, une présentation
franche du crâne. Par moments, la tête qui sortait, semblait
vouloir rentrer, repoussée par l’élasticité des tissus, tendus à se
rompre ; et des crampes atroces l’étreignaient à chaque reprise
du travail, les grandes douleurs la bouclaient d’une ceinture de
fer. Enfin, les os crièrent, tout lui parut se casser, elle eut la
sensation épouvantée que son derrière et son devant éclataient,
 n’étaient plus qu’un trou par lequel coulait sa vie ; et l’enfant
roula sur le lit, entre ses cuisses, au milieu d’une mare
d’excréments et de glaires sanguinolentes.
Elle avait poussé un grand cri, le cri furieux et triomphant
des mères. Aussitôt, on remua dans les chambres voisines, des
voix empâtées de sommeil disaient : « Eh bien ! quoi donc ? on
assassine !… Y en a une qu’on prend de force !… Rêvez donc pas
tout haut ! » Inquiète, elle avait repris le drap entre les dents,
elle serrait les jambes et ramenait la couverture en tas sur
l’enfant, qui lâchait des miaulements de petit chat. Mais elle
entendit Julie ronfler de nouveau, après s’être retournée ;
pendant que Lisa, rendormie, ne sifflait même plus. Alors, elle
goûta pendant un quart d’heure un soulagement immense, une
douceur infinie de calme et de repos. Elle était comme morte,
elle jouissait de ne plus être.
Puis, les coliques reparurent. Une peur l’éveillait : est-ce
qu’elle allait en avoir un second ? Le pis était qu’en rouvrant les
yeux, elle venait de se trouver en pleine obscurité. Pas même un
bout de chandelle ! et être là, toute seule, dans du mouillé, avec
quelque chose de gluant entre les cuisses, dont elle ne savait que
faire ! Il y avait des médecins pour les chiens, mais il n’y en avait
pas pour elle. Crève donc, toi et ton petit ! Elle se souvenait
d’avoir donné un coup de main chez Mme
Pichon, la dame d’en
face, quand elle était accouchée. En prenait-on des précautions,
de crainte de l’abîmer ! Cependant, l’enfant ne miaulait plus,
elle allongea la main, chercha, rencontra un boyau qui lui sortait
du ventre ; et l’idée lui revint qu’elle avait vu nouer et couper ça.
Ses yeux s’accoutumaient aux ténèbres, la lune qui se  levait
éclairait vaguement la chambre. Alors, moitié à tâtons, moitié
guidée par un instinct, elle fit, sans se lever, une besogne longue
et pénible, décrocha derrière sa tête un tablier, en cassa un
cordon, puis noua le boyau et le coupa avec des ciseaux  pris
dans la poche de sa jupe. Elle était en sueur, elle se recoucha. Ce
pauvre petit, bien sûr, elle n’avait pas envie de le tuer.
Mais les coliques continuaient, c’était comme une affaire
qui la gênait encore et que des contractions chassaient. Elle tira
sur le boyau, d’abord doucement, puis très fort. Ça se détachait,
tout un paquet finit par tomber, et elle s’en débarrassa en le
jetant dans le pot. Cette fois, grâce à Dieu ! c’était bien fini, elle
ne souffrait plus. Du sang tiède coulait seulement le long de ses
jambes.
Pendant près d’une heure, elle dut sommeiller. Six heures
sonnaient, lorsque la conscience de sa position l’éveilla de
nouveau. Le temps pressait, elle se leva péniblement, exécuta
des choses qui lui venaient à mesure, sans qu’elle les eût
arrêtées d’avance. Une lune froide éclairait en plein la chambre.
Après s’être habillée, elle enveloppa l’enfant de vieux linge, puis
le plia dans deux journaux. Il ne disait rien, son petit cœur
battait pourtant. Comme elle avait oublié de regarder si c’était
un garçon ou une fille, elle déplia les papiers. C’était une fille.
Encore une malheureuse ! de la viande à cocher ou à valet de
chambre, comme cette Louise, trouvée sous une porte ! Pas une
bonne ne remuait encore, et elle put sortir, se faire tirer en bas
le cordon par M. Gourd endormi, aller poser son paquet dans le
passage Choiseul dont on ouvrait les grilles, puis remonter
tranquillement. Elle n’avait rencontré personne. Enfin, une fois
dans sa vie, la chance était pour elle !

2 commentaires:

  1. Toujours aussi saisissant ce texte !
    Bonne journée et merci pour ces trois AAA !!!
    bises

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  2. Terrible... du Zola quoi... Mais curieusement, ça me fait penser à l'un de mes prochains articles ! Histoire toujours renouvelée.

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